"Il en est beaucoup, en âge d'être informés et qui, faute d'avoir été frappés personnellement ou dans leurs proches, ont mal connu et peu cherché la vérité. L'oubli a depuis longtemps étouffé les vagues et lointains échos que leurs oreilles distraites entendaient sans les retenir, effacé les images aperçues par hasard au cinéma ou dans les magazines, et dont se détournaient leurs regards.
Se cacher la tête sous l'aile pour devenir aveugle et s'envelopper de silence, est une lâcheté qui, bien souvent, s'ignore, une façon prudente de laisser sa conscience en repos en lui dissimulant une réalité trop affreuse devant laquelle, avisée, informée, il faudrait bien s'émouvoir et s'interroger.
Comme si le refus de savoir empêchait les choses d'avoir été ; comme si ces choses ne portaient pas conséquence et que le fait qu'elles eussent été ne changeait pas la suite des évènements et n'imposait pas l'inquiétude en forçant la réflexion.
On ne peut vivre indéfiniment en ignorant le mal qui s'est fait, parce qu'il se prolonge ; ni le bien qu'il a suscité, parce qu'il apporte de hautes raisons d'espérer. Ce qui s'écrit, ce qui se montre ici s'est passé il y a plus de trente ans. Ainsi que les membres de la F.N.D.I.R.P j'espère que les indifférents d'alors oseront maintenant en prendre connaissance, peut-être timidement d'abord et, peu à peu, saisis par cette révélation, éprouveront, par leur tardif émoi, le remords de leur longue ignorance voulue et leur illusion d'avoir cru que l'on pouvait impunément rayer de l'histoire encore toute vive ce qui n'avait été qu'un "mauvais moment à passer"
Il n'y a pas de passé mort, ni de crime qui ne porte fruit et ne serve d'exemple. Les camps de concentration hitlériens, où s'entassait toute l'Europe - et d'abord l'Allemagne - les chambres à gaz, le génocide détruisant dans les conditions affreuses des millions de juifs, la torture, les exécutions, ce débordement de violences calculées suivant un monstrueux dessein, n'a pas passé sur la terre comme un cyclone de terreur après lequel il ne reste plus qu'à compter les ruines et les morts, en un tel nombre que l'histoire ne fournit pas d'exemple d'une si sauvage destruction, d'un si féroce massacre ni, surtout, d'un si froid calcul déchaînant la fureur et la haine.
L'origine de ce mal, c'est Hitler. Mais Hitler n'était pas seul. La défaite avait momentanément désarmé les Seigneurs de la Guerre, (pas seulement le haut commandement mortifié mais ceux qui vivent de la guerre et de la préparation, le gros capital et la grande industrie,...) sans réduire leurs ambitions ni éveiller leurs scrupules. Ils attendaient, impatients et vigilants.
Ce qu'ils avaient d'abord en commun, c'est le mépris de l'homme. C'est ce que doivent connaître ceux qui l'ignorent, l'ont oublié ou ne veulent pas le savoir, car, en vérité, cela concerne non seulement leur existence, mais leur propre dignité offensée et leur conscience menacée."
propos de Louis MARTIN-CHAUFFIER
dans la préface de La Déportation